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6 juillet 2019 6 06 /07 /juillet /2019 13:00

Fleur de Bray et Thu Le chantent Aranjuez

Je me permets, aujourd’hui, de m’inspirer du titre de l’écrivain français Philippe Sollers, auteur de Casanova l’Admirable (i), pour prendre la mesure de ce que représente Joaquin Rodrigo (ii) (1901-1999) dans la plus admirable de ses qualités, la générosité qui confirme l’érudition de son expressivité musicale. 

 

Si l’Espagne et le monde célèbrent cette année le vingtième anniversaire de sa disparition, j’aimerai rappeler deux créations au coeur de l’œuvre musicale de Rodrigo qui sont tout simplement de grands moments de l’histoire musicale mondiale. A cette fin, je demande à mes amis du cercle intime du compositeur de bien vouloir m’interpeller si une quelconque confusion de détail se fait jour. Dans ces deux cas précis, des souvenirs personnels et émotionnels sont intervenus; ce qui pourrait affecter l’exactitude temporelle des faits, bien que j’en doute fort.

 

J’ai découvert Rodrigo à l’âge de 19 ans, mais je ne savais pas que sa musique allait changer ma vie. Je me rendais tous les samedis à Columbia House qui fut le plus grand disquaire d’Alexandrie, m’enquérir des nouvelles sorties. C’était souvent un prétexte pour écouter de la musique et discuter avec la responsable du magasin qui maniait un français parfait. J’avoue que la fréquence de mes visites a fini par intriguer cette dame courtoise qui commença à s’intéresser à mes observations. Un samedi après-midi, une fois le sujet du fameux Concierto de Aranjuez (iii) abordé, elle me présenta, avec un sourire convenu, une cassette qu’elle venait de recevoir, le Concierto de Aranjuez, joué par le grand harpiste Nicanor Zabaleta (iv). Elle m’affirma que Zabaleta a enregistré cette version chez EMI en 1973. Nous étions en 1974. Je n’ai pas hésité une seconde à acquérir cette précieuse trouvaille. Et voilà que s’ouvrait devant moi une dimension inattendue de l’œuvre de Rodrigo. Je fus étonné de découvrir comment la harpe sous l’impulsion de cet illustre harpiste a su donner à Aranjuez cette dimension profonde voire étrange, une émotion toute différente de l’effet attendu de la guitare (talent du guitariste mis à part). J’avais l’impression d’écouter deux immenses guitares se partager les notes du célèbre ouvrage. Deux guitares qui s’interpellent dans la nuit au fond d’une forêt silencieuse. 

Zabaleta le magnifique

Zabaleta le magnifique

Quelques années plus tard, Rodrigo créa en 1978 le Concierto Pastoral (v) pour le flûtiste James Galway (vi). Connaissant Galway et son répertoire, cette création m’intrigua. Rodrigo avait jusque là l’habitude de confier le rôle de soliste, au moins dans ses œuvres “andalouses” (vii) à des instrumentistes latins. Cette œuvre est d’autant plus surprenante que Galway lui-même avait demandé à Rodrigo en 1974 la permission de jouer Fantasía para un gentilhombre (viii); ce qu’a fait Rodrigo avec grâce. Cela signifie que dans tous les passages où intervenait la guitare dans la Fantasia, œuvre majeure de Rodrigo, la guitare cédait sa place à la flûte vive de Galway. Il m’a fallu écouter deux fois de suite la Fantasia dans sa version originale puis dans celle dédiée à Galway puis le Concierto Pastoral, trois fois d’affilée, pour comprendre l’étendue de cette admirable qualité de Joaquin Rodrigo, la générosité audacieuse. Je ne fus pas surpris par la suite de ne jamais voir ou écouter se produire le contraire: un Concierto Pastoral joué par une guitare solo à la place de la flûte. Mais cela restera un des mystères de Rodrigo, l’Admirable. 

Galway joue Rodrigo

———
(i)  Casanova l'Admirable, Philippe Sollers, Plon-1998;
(ii) Joaquin Rodrigo Vidré (1901-1999), illustre compositeur espagnol et premier Marquis des Jardins d'Aranjuez;
(iii) Concierto de Aranjuez (1939), oeuvre universellement connue et imitée, mais jamais égalée, de Rodrigo. Elle demeure cependant l'arbre qui cache une forêt d'oeuvres qui font date dans l’histoire musicale de l'humanité; 
(iv) Nicanor Zabaleta (1907-1993), harpiste espagnol de renommée mondiale à qui Rodrigo dédia son Concierto Seranata, conçu en 1954;
(v) Concierto Pastoral, oeuvre de Rodrigo conçue en 1978 et  dédiée au flûtiste James Galway;  
(vi) James Galway, né en 1939, illustre flûtiste irlandais et mondialement connu pour avoir joué sous la direction de Herbert Von Karajan, pour l'Impératrice du Japon et avec les Pink Floyd;
(vii) "Oeuvres andalouses" est un terme strictement personnel de l'auteur de ces lignes; terme qui désigne une deuxième étape majeure de l'oeuvre de Rodrigo, qui a commencé avec Fantasia para un gentilhombre en 1954 et qui inaugura une ouverture accrue vers les sonorités chaudes de l'Andalousie, notamment la guitare, par opposition à ses "oeuvres castillanes", initiées au début de sa carrière et marquées par l'influence du piano et du violon, suggérant une ambiance académique grave et mesurée. La période "andalouse" de Rodrigo est la plus riche et la plus exubérante. Le Concierto de Aranjuez (1939) fut le trait d'union historique entre ces deux étapes;   
(viii) Fantasia para un gentilhombre est une oeuvre majeure de Rodrigo, signifiant le début de "sa période andalouse" qui a culminé avec le remarquable Concierto Andaluz et le Concierto Madrigal en 1967 et qui s'est poursuivie, entre autres oeuvres, avec l'intense et poétique Concierto para una Fiesta, conçu en 1989. 
———
Alex Caire 
Extrait
Le Temps perpétuel - 2019 

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